Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /Déc /2009 00:50

SNB15741La première fois que j'ai rencontré Mr Luang, j'ai été frappé par la douceur de son visage, la bienfaisance de son sourire et la souffrance de son regard. Un regard profond, chargé d'histoire. Un regard qui en dit long sur la complexité de tout un peuple, sur l'histoire d'une vie et la cruauté, parfois, d'une existence… Un regard intense, intime, tout en retenu. Un regard qui marque à jamais la vie de celui qui le croise. Je me suis donc attardée sur ce regard. Celui de Mr Luang et sur ce pays qui l'a vu grandir, rire, mourir et s'éteindre à petit feu. Le temps d'une journée, le temps d'une rencontre, le temps d'un regard. Témoignage d'un oublié de la sale guerre…

 

Le passage des camions fait trembler le moteur des pétrolettes le long de la route sinueuse qui relie Hanoi au petit village de Mr Luang. Elles tremblent oui, les pétrolettes effrontées mais elles ne tombent pas. Ici c'est l'emblème national. La locomotive de tout un peuple. De vieilles pétrolettes fièrement chevauchées par deux, trois personnes voire une famille entière. Tant que ça tient, ça roule et tant que ça roule, ça tient! La pétrolette est au peuple vietnamien ce que la clio est au peuple français. Et la pétrolette de Mr Luang n'arrête pas. Ces allées et venues incessantes. Des va-et-vient en veux-tu, en voilà, aux côtés des camions fous vietnamiens. Relier quotidiennement les 40 kilomètres qui séparent la ville touristique de sa campagne reculée, ça ne lui fait pas peur, Mr Luang. A pétrolette…donc, il transporte des touristes. Car Mr Luang est guide touristique, le Mr "tour operator" du village. Officieusement bien sûr. "Il faut bien gagner sa vie", comme il dit. Son grand rêve c'est le "Monde". Son devoir: "faire découvrir aux étrangers un peu de mon pays, de ma culture, de mon histoire". Et de s'alimenter en retour du récit de ses clients. Car oui il aimerait voyager et il aime qu'on lui raconte la France. Cette France et cette Europe qu'il voudrait tant découvrir.

Quand on lui raconte l'Europe, son émotion il vous la balance en pleine figure. Elle vous envahit tant elle est sincère, spontanée presque juvénile. "
Envoyez-moi des cartes postales" qu'il nous martèle joyeusement à longueur de journée, "ça me fait voyager!". Et les cartes postales,il n'en manque pas. Elles décorent fièrement les murs défraichis de la maison familiale. Mr Luang n'a jamais voyagé mais il connait mieux l'histoire des pays du monde que ceux qui les peuplent. Il aime l'histoire des pays, il aime s'instruire. Mr Luang est un autodidacte. Il a appris seul l'anglais, il apprend seul le français, il apprendra seul le finois… Napoléon n'a aucun secret pour lui. Pourtant ici, point de connexion internet ou de bibliothèque. Les encyclopédies que lui envoient ses clients… ce sont ses trophées et les clés de son savoir. Contre un piètre salaire, quelques livres ou cartes postales, un sourire parfois, il fait visiter son Vietnam aux touristes. Partager son regard, tel est son adage. C'est avec un bonheur non dissimulé qu'il nous les montre, ses cartes postales des 4 coins du monde. Ah, il en est fier. Et il sourie. On ne lui fait pas! Il les connaît toutes! Par coeur! Et il les relit, inlassablement. Il redemande encore, ce mot en français "ça veut dire quoi déjà?". Tel un enfant avec cette soif insatiable d'apprendre et de comprendre. Et il sourie… encore. Avant toute visite de son village et de ses somptueuses rizières, il raconte son histoire. C'est un rituel, comme pour mieux nous imprégner de son pays. Et il est préoccupé, il met un point d'honneur à ce que ses visiteurs d'un jour comprennent. Alors, il fait noter les dates importantes, il s'attarde sur des anecdotes, il s'excite, se mélange, se confond puis s'arrête et reprend. Il veut s'en assurer, il veut que le monde comprenne, il veut que nous repartions… un peu moins touriste... un peu plus homme. Alors quand il nous parle du Vietnam, de son Vietnam, sa voix devient confidentielle, son regard s'assombrit. Il semble porter tout le poids du monde. Avec toujours ce regard intense, intime, tout en retenu. 

 

Le Vietnam c'est sa vie mais c'est aussi son enfer… Officiellement Mr Luang est paysan. Sur le papier seulement. Car s'il travaille au champ, il vit du marché noir du tourisme. S'il se fait "chopper, c'est le camp". Mais il faut bien survivre, surtout ici, quand on n'est pas communiste. Le tourisme, c'est un rêve, un rêve de gosse, il voulait être guide et il voulait voir le monde Mr Luang! Ce sera le monde qui viendra à lui...

Il a été réquisitionné pendant la guerre du Vietnam au côté de l armée Sud Vietnamienne. Dans cette guerre, cette sale guerre qu'il ne comprenait pas. Il était soldat, tireur de la première ligne. Mais cette guerre, il nous en parlera très peu. Comment mettre des mots sur ce qui semble inqualifiable. Alors il nous raconte brièvement et s'attarde sur l'après. 

En 1975, après plusieurs années de guerre sans victoire, les autorités américaines, françaises, sud vietnamiennes et communistes rassemblées à Paris décident la fin des combats. "Vous êtes partis mais nous, on est restés" confie t-il, larme à l'oeil. Après le retrait des troupes occidentales et américaines, les combats ont continué "entre nous". Les communistes ont gagné du terrain puis le contrôle du pays. Et comme il dit, "pas de chance, je suis tombé dans le mauvais camp". 15 années passées en camp de rééducation. Peine réduite à 10 grâce aux relations de son grand oncle, membre du parti communiste. Le grand oncle communiste, il vit dans la maison voisine. Une maison décorée de petites barques. Des barques qui flottent et dans lesquelles on dort volontiers, "lorsque les maisons sont inondées", nous expliquera t-il plus tard. Chaque année, durant la saison des pluies. Ce grand oncle communiste, il lui voue une admiration sans faille, une admiration paradoxale.

Les communistes ont le pouvoir, le contrôle du pays, la maîtrise de la peur et du bâton alors il force le respect et l'admiration. Etrange et complexe histoire que celle de ces familles déchirées par un parti. Entre admiration et terreur. Entre humilité et humiliation. Ces terres lui ont été confisquées, ils les travaillent encore mais elles ne lui appartiennent plus. "Partage et travail", mots d'ordre d'un parti utopiste aujourd'hui autoritariste. Sourire amer porté sur ses années noires, ses années "lavage de cerveau" contre le capitalisme. 10 années de travaux forcés dans les champs, 10 années de silence, 10 années de terreur, 10 années de délation, 10 années de persécution, 10 années d'enfer… et une vie... réduite à néant. Ces mots qu'il n'a pas pu prononcer pendant des années semblent aujourd'hui les seuls qui le rattachent à la vie. Ces mots, il nous les transmet. Comme pour ne pas oublier. Comme pour faire vivre, les gens comme lui, ces oubliés de la sale guerre, ces oubliés d'un pays. Il nous montre la photo de sa fille, il en est fière, elle a réussi des brillantes études de médecine. Mais elle est infirmière. "
Ici, elle ne pourra pas évoluer" nous explique t-il. Toute une famille, condamnée. 20 ans après, les années de la sale guerre se payent encore chères chez les héritiers des "non communistes". Il nous expliquera la fuite des élites et des grandes fortunes vers l'occident, la main mise du Parti Communiste (une élite de 3,2 millions de  membres) sur les postes à responsabilités. Les 79 millions resteront en bas et crèveront en bas. "Il n'y a pas d'avenir ici". Il ne croit pas en Dieu, il ne croit plus en Dieu (la moitié de la population est bouddhiste, 7 millions catholiques). Mais ils croient aux ancêtres et aux esprits. Celui de la cuisine est vénéré et sa femme a semble t-elle été touchée par sa grâce. Des plats au delà du raisonnable, au delà du divin. En se promenant le long des rizières, je lui demande ce qu'il pense de nous, des américains, de tous ces gens qui sont partis et qui reviennent aujourd'hui. Il me regarde intensément avec un de ces regards qui vous transperce le coeur, à jamais. Et touché lui aussi par la grâce du monde, il me répond "nous sommes tous frères, la guerre c'est du passé, regardons ensemble vers l'avenir. J'aime le monde, j'aime tout le monde, les Français, les Américains, les Communistes, nous sommes tous frères, je n'ai pas d'avenir dans ce bas monde mais je ne peux que tendre ma main." Un célèbre proverbe vietnamien dit que "entre les quatre mers, tous les hommes sont frères", avec Mr Luang il prend toute sa signification et sa sagesse.

 

[ Ces 10 dernières années la société Vietnamienne a amorcé une phase de profonde transition même si sur le plan politique, le changement n a pas suivi. Le communisme, mot d'ordre de toute une génération a fait place au capitalisme... mais pour l économie seulement. Entrainé par la Chine, le Vietnam a ouvert son marché et son économie pour permettre au pays d accéder à la prospérité, tout en conservant une main de fer dans le domaine de la pensée et de la politique. Economie libérale mais parti politique unique et ultra conservateur forme un mélange assez paradoxal. Liberté de gagner de l'argent mais pas de s'exprimer. Une contradiction de plus en plus difficile à admettre, notamment chez les jeunes et les travailleurs qui s'ouvrent de plus en plus au monde par le biais des affaires et d'internet. Les pouvoirs publics imposent aux médias traditionnels leurs règles, leurs lois et leurs normes afin d'orienter les individus vers une pensée commune. Le journalisme est devenu l'instrument de communication politique du Parti communiste et des Ministères. La situation de la liberté de la presse au Vietnam est considérée comme très grave par Reporters Sans Frontières au classement mondial sur la liberté de la presse ]

Les noms, les villes et les photos ont été volontairement changés pour respecter l'anonymat.  


Par Zoa
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Commentaires

Bouleversant portrait que celui de cet homme. Destin croisé de vos 2 vies, merci pour ce magnifique récit.
Commentaire n°1 posté par laurie le 26/12/2009 à 00h54
A quand un article sur les autres pays, le regard même si c'est peut-être le votre me semble beau, dur et objectif alors j'attends les autres! On veut des articles sur tous les autres pays du monde vus par Zoa
Commentaire n°2 posté par Rob le 26/12/2009 à 01h13
Wouah
Commentaire n°3 posté par lol le 27/12/2009 à 10h26

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